Léo Drouyn : Itinéraire d’un artiste de province au XIXe siècle


Par Bernard Larrieu, Président des Editions de l’Entre-deux-Mers

ENFANCE ET APPRENTISSAGE D’UN ARTISTE



Léo Drouyn
Léo Drouyn - Autoportrait à 23 ans
Huile sur toile - 46 x 38 cm
Signée et datée en bas à gauche : L.D. 1839
Léo Drouyn, 1839
Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, Inv 6500. Don Chaveroux, 1941.

Léo Drouyn naît en 1816 peu après la Restauration des Bourbons et la coïncidence n’est pas fortuite. Son père, François-Joseph Drouyn, appartient à une famille de petite et nouvelle noblesse parlementaire lorraine, meurtrie par la Révolution : l’oncle paternel de Léo Drouyn s’est jeté tout jeune avec exaltation dans l’émigration, a participé à l’expédition de Quiberon, a été jugé à Vannes et fusillé par les soldats d’Hoche. Craignant pour sa sécurité, eux-mêmes menacés, les parents ont envoyé leur fils cadet chez une cousine mariée à un officier de marine installé en Gironde, à Izon, en Entre-deux-Mers. Guidé par ce parent, François-Joseph Drouyn est entré à son tour dans cette arme. Après avoir participé à la bataille de Trafalgar, il fut fait prisonnier par les Espagnols en 1808 lors d’un engagement naval devant Cadix et ne recouvra la liberté et la France qu’à la paix de 1814. La chute de l’Empire et la Restauration lui donnèrent une (fragile) position et une famille. Il épousa en 1815 sa cousine Fanny Bontemps de Mensignac dont il eut deux fils et une fille, mais perdit rapidement sa fonction de directeur du port de Bordeaux, perte mal compensée par quelques décorations (ordres du Lys et de Saint-Louis).

Orphelin très jeune de ce père qui ne leur laissa pas beaucoup de fortune, Léo Drouyn, l’aîné des trois enfants, fut admis en 1826 en demi-pension au collège royal de Nancy, comme élève du gouvernement, grâce à l’entregent de son grand-oncle et parrain, François-Joseph Colin, proche de la Cour. Il lui doit son éducation, une part de sa fortune et lui en garde toujours la plus vive reconnaissance.

Ce départ pour Nancy fut cependant pour le jeune garçon un véritable arrachement, « obligé à l’âge de 11 ans de quitter la campagne du Gay pour aller s’enfermer dans un collège à 200 lieues de la famille de sa mère et des lieux où il avait passé son enfance », écrira-t-il plus tard. Comme chez d’autres artistes – on pense à Redon – cette enfance campagnarde et insouciante à Izon, dans la presqu’île de l’Entre-deux-Mers, marqua Drouyn à jamais : « C’est là, écrit-il, que j’ai vécu, sans souci du présent, sans préoccupation de l’avenir jusqu’à l’âge de onze ans, courant, nu-pieds et tête nue, à travers les champs, les vignes et les bois, plus occupé à dénicher les oiseaux, à m’amuser ou à me battre avec les paysans de mon age, lancer des cailloux aux poules et aux chiens des voisins, à regarder quelquefois, des heures entières, passer les nuages, verdir les arbres et bleuir les lointains qu’à apprendre à lire chez le magister du village


Léo Drouyn
Perpignan - Lieu de naissance de Léo Drouyn
Izon, 27 8bre 1851. Le lendemain du passage des grues.
Dessin au crayon avec rehauts de gouache blanche et ocre
Signé : D.
Léo Drouyn, 27 octobre 1851
XII-91

Au collège de Nancy, cependant, il apprit le dessin, et y montra des dispositions certaines. C’est également en Lorraine, dans la bibliothèque d’un ami de son oncle, qu’il acquit sa culture artistique. « Ce dernier, dit-il, avait une belle collection de tableaux et une bibliothèque bien fournie de livres ornés de gravures. Le collégien s’y oubliait des journées entières

Vers 1835, Le baccalauréat en poche, Léo Drouyn revient à Bordeaux. C’est alors, comme le montre son autoportrait (1839), un jeune homme tout de feu, de mentalité aristocratique, influencé par l’école romantique, sans doute déjà très ancré, dans les pas de Chateaubriand ou d’Hugo, dans une tradition nobiliaire et une fidélité légitimiste à laquelle il fut fidèle toute sa vie. Sa famille voulut assurer sa situation en le plaçant chez un négociant en vins du libournais, Bogeron du Foussat. Cette voie un peu médiocre lui déplut – « le commerce lui était antipathique » dira-t-il plus tard – et il décida, contre l’avis familial, de se consacrer aux Beaux-arts en entrant dans l’atelier bordelais de Jean-Paul Alaux qui succédait en 1838 à Pierre Lacour à la direction de l’Ecole gratuite de dessin et peinture municipale de Bordeaux. De cette époque d’apprentissage bordelais (1836-1839) datent ses premiers dessins de monuments et de paysages, Saint-Emilion et le pays de Cadillac

Il apprit auprès de ce premier maître la lithographie et la gravure : une lithographie à la plume (Croix de cimetière de Saint-Sulpice d’Izon), et une eau-forte (Rue autour d’une église, d’après une étude de son professeur), ouvrent en 1836 une liste d’œuvres dont l’inventaire comptait, en 1891, 1550 cotes.



Léo Drouyn
Première lithographie de Léo Drouyn
Titre : Croix de cimetière de Saint-Sulpice-d'Izon
Signé et daté : Paysage composé par Léo Drouyn, 1836
Mention au crayon sous la gravure : 1er dessin lithographié par l'auteur
Lithographie à la plume n°1

Cette première initiation à l’eau-forte fut sans lendemain, du moins jusqu’en 1843. Peu satisfait, semble-t-il, de l’enseignement donné à Bordeaux, Léo Drouyn fréquenta dès 1839 divers ateliers parisiens. Dans ce siècle où l’argent devient roi et assure déjà le triomphe de la bourgeoisie, l’activité artistique est pour Léo Drouyn, comme cela avait été un peu le cas pour Gustave de Galard, une manière de vivre plus « noblement », tout en restant fidèle à ses goûts et à ses passions.

Dans la capitale, il fréquente successivement, entre 1839 et 1842, les ateliers parisiens de Quinsac Monvoisin, un artiste ayant des attaches avec la Gironde, puis celui d’un peintre d’histoire et de portrait alors célèbre, Paul Delaroche. Cet enseignement ne correspondant pas à ses goûts profonds, il le quitte pour l’atelier de Jules Coignet (1798-1860), paysagiste proche de l’école de Barbizon, qui emmenait ses élèves travailler d’après nature en forêt de Fontainebleau.



Léo Drouyn
Artiste peignant sur le motif en forêt de Fontainebleau
Peinture de Jules Coignet (1798-1860)

C’est enfin dans un quatrième atelier parisien, celui de Louis Marvy, que Léo Drouyn apprit la technique qui allait faire sa renommée, celle de l’eau-forte. Louis Marvy était alors l’un des principaux artisans du renouveau de l’eau-forte, également connu pour avoir ressuscité la gravure au vernis-mou.



Léo Drouyn
Eau-forte de Louis Marvy (1815-1850)
Titre : Cour de ferme en Auvergne
In Alliance des Arts, Marchant édit.

C’est dans cet atelier que Drouyn fit réellement l’apprentissage de ces techniques.



Léo Drouyn
Essai de gravure à l’eau-forte, chez Louis Marvy
Tirage à l'eau forte comportant deux sujets : une croix (n°1) et un arbre (n°2).
Léo Drouyn, 1843
Eaux-fortes nos 20 et 21

En 1843, année où il travaille à Paris chez Marvy, celui-ci publie avec Charles Jacque deux albums d’eaux-fortes. Rencontres essentielles : les planches « pittoresques » de Léo Drouyn, notamment celles données à L’Alliance des Arts ou à L’Artiste entre 1850 et 1860, montrent toute l’influence qu’eurent sur lui Jacque et Marvy : même sensibilité, même technique du petit trait et de la hachure, même goût pour les scènes de la vie rustique, même atmosphère.



Léo Drouyn
Fumel (Lot-et-Garonne)
Titre : Intérieur d’habitation à Fumel
Signé et daté : Léo Drouyn 1856
Publié dans : L’Artiste, 1856.
Eau-forte n°425

Revenu à Bordeaux nanti d’un tel bagage technique, Drouyn sera dans sa ville, pendant plusieurs dizaines d’années, le maître incontesté de la gravure à l’eau-forte, l’enseignant à son tour à de nombreux élèves – dont Maria Montalier, qu’il a épousée en 1838 et dont il a un fils, Léon, qui deviendra un architecte de talent (1839-1918).

En 1842, à vingt-six ans, Léo Drouyn est définitivement revenu à Bordeaux. Il a fait le choix de la province, en une époque où le régionalisme la met à la mode. La décentralisation artistique et intellectuelle est à l’ordre du jour. Il en sera l’un des champions.



A LA DÉCOUVERTE D’UNE RÉGION ET DE SES MONUMENTS

Depuis Pierre Lacour fils et Gustave de Galard, les monuments historiques sont un des sujets de prédilection de l’école paysagiste girondine. Du Musée d’Aquitaine de Lacour, dans la décennie 1820-1830, à la revue La Gironde dans les années 1835-1840, la lithographie régionale et les artistes qui utilisent cette technique n’ont cessé de représenter, par goût du pittoresque ou intérêt historique, les vieux monuments du département.

Aussi, lorsqu’en 1842, un jeune publiciste agenais, Alexandre Ducourneau, se lance dans l’ambitieuse publication d’une Guienne historique et monumentale illustrée de près de trois cents lithographies de monuments, le jeune Léo Drouyn, tout juste revenu de Paris, sera partie prenante, avec une douzaine de lithographies à la plume, de cette aventure éditoriale.


Léo Drouyn
Façade de l’église de Loupiac
Titre hors cadre : Eglise de Loupiac près Cadillac (Gironde)
Signé : Léo Drouyn
En bas sous le trait : Léo Drouyn del. Lith. Légé Bordx.
Illustration pour La Guienne historique et monumentale, d'Alexandre
Ducourneau, Bordeaux, imp. Légé, 1842-1844, in quarto. H. 29,9 x L.
21,2 cm (page).
Lithographie à la plume n°17

La création, en 1839, à Bordeaux d’une Commission départementale des monuments historiques, sur le modèle de celle de Paris, lui offre bientôt une occasion inespérée de tirer parti de son goût du dessin de paysages et de monuments. A son retour de la capitale, il intègre, aux côtés des Monsau, Salomon et autre Marionneau, l’équipe de dessinateurs auxquels faisaient appel les dirigeants de la Commission, Rabanis et Léonce de Lamothe, pour enrichir de plans et de « croquis pittoresques » (c’est-à-dire d’élévations de monuments) leur projet d’Album départemental.


Léo Drouyn
Première mention de Léo Drouyn
dans un registre de la commission des Monuments historiques de la Gironde.
Archives départementales de la Gironde, 168T2

Dessinateur particulièrement apprécié, officiellement «agrégé» à la Commission en 1845, Drouyn travaillera pour celle-ci jusqu’en 1849, date à laquelle il rompra avec elle pour des raisons tout à la fois matérielles et idéologiques. Mais c’est là qu’il apprit la rigueur nécessaire de la composition, l’impératif d’exactitude dans le rendu des détails, le choix des meilleurs angles, l’intérêt des plans, des coupes et des mesures, tout ce qui fera le formidable intérêt de l’œuvre à venir.


Léo Drouyn
Dessin de l’église d’Izon pour la Commission des Monuments Historiques de la Gironde
Eglise d’Izon, arrdt de Libourne.
Dessin à la plume
Signé et daté : Léo Drouyn 1845
Album de la Commission des Monuments historiques de la Gironde
Archives départementales de la Gironde 162T


Léo Drouyn
Dessins de l’église d’Izon
pour la Commission des Monuments Historiques de la Gironde
Portail de l’église d’Izon, arrdt de Libourne
Dessin à la plume signé LDrouyn. Non daté.
Album de la Commission des Monuments historiques de la Gironde
Archives départementales de la Gironde 162T


Léo Drouyn
Dessin du portail de l’église d’Izon
pour la Commission des Monuments Historiques de la Gironde
Portail de l’église d’Izon, arrdt de Libourne
Dessin à la plume
Signé et daté : Léo Drouyn 1845
Album de la Commission des Monuments historiques de la Gironde
Archives départementales de la Gironde 162T


Léo Drouyn
Dessins de détails de l’église d’Izon
pour la Commission des Monuments Historiques de la Gironde
Eglise d’Izon (détails)
Dessin à la plume non daté et non signé
Album de la Commission des Monuments historiques de la Gironde
Archives départementales de la Gironde 162T

C’est sous les auspices de cette Commission des monuments historiques de la Gironde que Drouyn place délibérément, en 1846, la publication de son premier grand ouvrage, Choix des types les plus remarquables de l’architecture au Moyen-Age dans le département de la Gironde et ses cinquante eaux-fortes de monuments (accompagnées de minces notices du secrétaire général de la Commission, Léonce de Lamothe).


Léo Drouyn
Frontispice du Choix des types les plus remarquables de l'architecture au Moyen Age dans le département de la Gironde,
de Léonce de Lamothe, Bordeaux, Durand, 66 pages, 50 planches de Léo Drouyn, imp. Vonlatum, Bordeaux,1846.
Eau-forte n°109


Léo Drouyn
Frontispice de Miscellaneous Etchings, de John Sell Cotman, 1811
Fonds Teisseire
Léo Drouyn a été influencé par la gravure archéologique anglaise, plus particulièrement l’œuvre de l’aquafortiste John Sell Cotman (1782-1842),
auteur, avec Dawson Turner, de Antiquities of Normandy (1819-1822).
Le Choix des Types... doit beaucoup à cet ouvrage dans son esprit, son graphisme et même sa mise en pages.

Elle indique par son titre et ses sujets tout ce qui sera le thème constant et inépuisable de l’œuvre de Drouyn : le Moyen Age, auquel le Romantisme a redonné ses lettres de noblesse, les églises et les châteaux dont il s’agit de présenter les « types » les plus représentatifs, dans l’attente d’en dresser plus tard une « statistique », et d'en fixer l’image avant que ces monuments ne disparaissent sous les coups du « vandalisme moderne », selon l’expression à la mode lancée par Montalembert et Victor Hugo.

Cet ouvrage assure d’emblée sa renommée d’artiste et d’archéologue. L’année 1845 sera l’année la plus chargée de toute sa carrière d’aquafortiste, avec 48 plaques gravées, qui sont livrées à l’atelier Vonlatum de Bordeaux, chargé de l’impression des eaux-fortes du Choix des types... Près d’une quarantaine de cuivres ayant servi à tirer ces planches ont été retrouvés et répertoriés, pour l’essentiel dans le fonds de la Société Archéologique de Bordeaux et dans le fonds de M. Béraud-Sudreau.


Léo Drouyn
Dessin de l’abbaye de Blasimon ayant servi de support à une gravure du Choix des Types…
Eglise de Blazimont, 17 juillet 45
Dessin à la mine de plomb
Léo Drouyn, 17 juillet 1845
XIII-22


Léo Drouyn
Calque du dessin préparatoire à l’eau forte n°74 du Choix des types
Eglise de Blazimont
Dessin à l’encre sur calque
Léo Drouyn, 1845
VIII-55


Léo Drouyn
Plaque de cuivre ayant servi à réaliser la planche de l’abbaye de Blasimon (eau-forte n°74)
pour le Choix des types les plus remarquables de l'architecture au Moyen Age dans le département de la Gironde, de Léonce de Lamothe.
Titre en bas au centre : Eglise de Blazimont.
Signée et datée : Léo Drouyn 1845
H. 23,2 x L. 33,4 (t.c.)
Fonds Béraud-Sudreau


Léo Drouyn
Gravure de l’abbaye de Blasimon dans le Choix des Types
Titre : Eglise de Blazimont. Daté et signé : Léo Drouyn 1845
Illustration pour Choix des types les plus remarquables de l'architecture au Moyen Age dans le département de la Gironde de Léonce de Lamothe, Bordeaux,
Durand, 66 pages, 50 planches de Léo Drouyn, imp. Vonlatum, Bordeaux,1846.
Eau-forte n°74

Le fonds Teisseire possède un album spécifique regroupant la plupart des calques de la période 1842-1860 : petits calques pour gravures sur bois, transparents ayant servi à reporter et à poser sur la feuille la trame des dessins ou des lavis extrêmement finis qu’il livre à la Commission des Monuments historiques, grands calques au format des planches du Choix des types… ou de l’Album de la Grande Sauve, permettant de poser à l’envers sur le vernis du cuivre les principales lignes du paysage ou du monument, avant de l’attaquer avec la pointe, puis l’acide.


Léo Drouyn
Album de 93 pages portant 245 calques des décennies 1840-1860
concernant des travaux faits pour la commission des Monuments historiques de la Gironde,
le Choix des types les plus remarquables de l'architecture au Moyen Age dans le département de la Gironde,
l’Album de la Grande Sauve, le Magasin pittoresque, la Guienne historique et monumentale,
et d’autre ouvrages et revues auxquels il participa. Signé en première page : Léo Drouyn.


Léo Drouyn
Album de 93 pages portant 245 calques des décennies 1840-1860
concernant des travaux faits pour la commission des Monuments historiques de la Gironde,
le Choix des types les plus remarquables de l'architecture au Moyen Age dans le département de la Gironde,
l’Album de la Grande Sauve, le Magasin pittoresque, la Guienne historique et monumentale,
et d’autre ouvrages et revues auxquels il participa. Signé en première page : Léo Drouyn.

D’emblée la critique s’enthousiasme pour ce talent protéiforme : « La plupart des publications de la science monumentale […] pêchent presque toutes par ce point capital : la fidélité dans les travaux iconographiques dont ils sont accompagnés. La raison en est simple : c’est que les monuments sont presque toujours décrits pas des archéologues qui ne sont pas artistes, dessinés par des artistes qui ne sont pas archéologues, et gravés par des hommes qui ne sont pas dessinateurs du genre ni archéologues. De là, les confusions les plus singulières dans les dessins, même les plus séduisants au regard […] Ce qui est un singulier bonheur pour l’ouvrage de M. Léo Drouyn, c’est que chaque planche est faite par le même homme qui l’a comprise en archéologue, dessinée en artiste et en habile artiste, et gravée en artiste archéologue : depuis dix ans que la science archéologique a pris son essor et produit une foule d’ouvrages remarquables, celui-ci est une des belles exceptions dans lesquelles se trouvent réunies toutes les conditions de la véritable planche archéologique ». Le coup d’essai est un coup de maître : la précision du trait et le charme de ses eaux-fortes l’emportent définitivement sur les très inégales lithographies de la Guienne historique et monumentale de Ducourneau (1842-1844), ou même sur les gravures sur bois et acier des artistes parisiens Quartley et Rouargue qui avaient illustré l’année précédente l’Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux de l’architecte Auguste Bordes (1845).

La « conservation », voilà le maître-mot, voilà l’idée-maîtresse qui ne va cesser de guider les préoccupations de Léo Drouyn, et tout d’abord d’un point de vue monumental. Cet impératif catégorique, c’est également celui, à cette époque, de la Société française d’Archéologie pour la conservation et la description des monuments, créée par Arcisse de Caumont, l’infatigable animateur des Congrès archéologiques, l’éditeur et le directeur du Bulletin Monumental de la Société française d’Archéologie. La démarche patrimoniale de Caumont tient en deux objectifs, ainsi énoncés au Congrès d’Angoulême en 1847 : « Populariser les connaissances archéologiques et faire respecter les monuments ». Drouyn ne cessera, toute sa vie, d’être fidèle à cette double mission, à cette double éthique parce que « le temps presse, que bientôt on aura perdu une grande quantité d’édifices publics ou privés, que chaque année on en voit disparaître une quantité considérable[...] » ; le Prospectus de la Guienne militaire de Drouyn – statistique monumentale par excellence dans l’esprit même des buts de la Société – reprendra presque mot pour mot cette phrase écrite par de Caumont en 1847.

Le rapprochement avec la Société Française d’Archéologie était donc inévitable ; cela se produisit le 9 septembre 1844, lorsque Léo Drouyn rencontra pour la première fois, devant l’église Sainte-Croix de Bordeaux, le naturaliste Charles des Moulins qui succéda à François Jouannet comme inspecteur divisionnaire de la Société française d’Archéologie. Beau-frère du vicomte Alexis de Gourgues, dont l’hôtel à Bordeaux était un foyer des partisans des Bourbons, cet érudit partageait son temps entre le château de Lanquais, dans le Périgord, et Bordeaux. Bien plus tard Drouyn a évoqué avec émotion leur première rencontre, bientôt suivie d’une autre non moins décisive, celle des frères Verneilh – Félix de Verneilh, l’aîné, le savant ; Jules, le cadet, l’artiste – originaires du Nontronnais. « Vous rappelez-vous [...] la promenade de quelques jours qui nous parut si vite faite et si peu fatigante parce que nous étions cinq à la faire ; vous, M. de Gourgues, les deux de Verneilh et moi ; c’était la première fois que nous voyions ces deux derniers qui sont devenus nos amis intimes. Comme Félix nous expliquait bien les villes de Baumont et de Monpazier ! Comme Jules dessinait bien Biron et Cadouin, comme votre beau-frère nous racontait bien l’histoire de tous les milieux que nous parcourions ! Quelle belle collection de plantes vous fîtes et comme j’écoutais ; comme je regardais, et que de choses j’ai apprises pendant ce voyage !» Léo Drouyn apprit vite, en effet, au contact de ces savants qu’il admirait et qui appartenaient à la Société française d’Archéologie. Dans ce milieu cultivé de jeunes aristocrates épris de sciences et d’art, il développa des amitiés qui furent celles d’une vie, s’entoura d’un petit cercle d’intimes que seule la mort sépara.


Léo Drouyn
Portrait de Jules de Verneilh (1823-1899)
Dessinateur, aquafortiste et ami de Léo Drouyn.

Aucune surprise donc à ce que Drouyn soit très vite admis (1846) au sein de la célèbre société dirigée par A. de Caumont. Dès cette année-là d’ailleurs, il donne onze planches pour Quelques faits à ajouter à la description monumentale de la ville de Bazas que publie Charles Des Moulins.


Léo Drouyn
Cathédrale de Bazas, 1846
Signé et daté : Léo Drouyn 7bre 1846
Illustration pour Quelques faits à ajouter à la description monumentale
de la ville de Bazas (Gironde), de Charles des Moulins, Bulletin monumental
de la Société française d’Archéologie, 11 planches de Léo Drouyn, 1846,
planche n° IX. Tiré à part, Caen, A. Hardel, 64 pages, 1846.
Eau-forte n°137. H. 14,5 x L. 11 cm (t.c.) – H. 22,8 x L. 14,5 cm (page)

La machine est lancée et ne s’arrêtera plus. Drouyn fit le projet, avec des collaborateurs locaux, d’une Charente et d’un Périgord monumental et pittoresque.


Léo Drouyn
Eglise de Montbron (Charente), 1848
Titre : Eglise de Montbron (Charente).
Daté et signé : Léo Drouyn 25 février 1848.
Illustration pour un projet de livre de M. Cognasse
intitulé Statistique moumentale de la Charente.
Eau-forte n°222

Aucun de ces deux ouvrages ne vit le jour, mais l’album de ses premières eaux-fortes que possèdent les Archives départementales de la Gironde contient quelques-unes des 29 très belles eaux-fortes qu’il grava pour ces publications inabouties. Seuls Le Chroniqueur du Périgord, dans son éphémère existence, et Charles des Moulins dans certaines de ses études, permirent à quelques unes de ces eaux-fortes de ne pas rester totalement inédites.


Léo Drouyn
Maison sur la place de la Bastide de Montpazier (Dordogne), 1847
Titre au centre sous le trait : Maison du chapître à Montpazier.
Daté et signé : Léo Drouyn [?]1847.
Illustration pour Le Chroniqueur du Périgord et du Limousin.
Eau-forte n°186

Ainsi, dès cette époque, tout est dit, ses deux grands pôles d’intérêt sont déjà parfaitement marqués. Grâce à l’enseignement de Caumont, relayé sur place par Charles des Moulins et Félix de Verneilh, Drouyn commence à forger sa culture monumentale et historique.


REORIENTATION DE L’ŒUVRE DE LÉO DROUYN ET NOUVELLES EXPÉRIENCES ARTISTIQUES DANS LES ANNÉES CINQUANTE : UN ARTISTE ARCHÉOLOGUE RECONNU

Les années Cinquante furent pour Léo Drouyn, à l’image du pays, des années de rupture et de réorientation.

Rupture en 1849 avec la Commission des monuments historiques de la Gironde du fait de son désaccord croissant avec sa politique de restauration des monuments historiques. Au-delà d’un certain ressentiment, il y a chez l’archéologue le refus catégorique de toutes les restaurations « néo-romanes » ou « néo-gothiques » que subit un très grand nombre de monuments religieux du département de la Gironde à partir du Second Empire, avec la bénédiction du cardinal Donnet, homme-lige du nouveau régime. Face aux « restaurateurs » et au lobby des architectes, très présents dans la Commission – dont certains sont proches de Viollet-le-Duc et de ses conceptions, tels Gustave Alaux ou Paul Abadie –, se dresse le camp des « archéologues », des « conservateurs » dont la voix s’exprime à travers le Bulletin monumental et les Congrès archéologiques de Caumont.


Léo Drouyn
Portrait de Paul Abadie
Fonds de la Société archéologique de Bordeaux

L’Ecole du respect, publiée en 1859 par Charles des Moulins, exprime parfaitement en Aquitaine cette idéologie patrimoniale qui sera finalement celle du XXe siècle et que résume la belle formule de Léo Drouyn à propos des restaurations abusives faites par Abadie à Sainte-Croix : « Lorsqu’on copie un vieux manuscrit, on laisse en blanc les mots qu’on ne peut pas lire, et jamais on ne surcharge les places vides ». Dans cet affrontement idéologique et artistique qui secoue les années 1850-1870, Léo Drouyn a choisi son camp, celui des « conservateurs » contre celui des « restaurateurs ». L'œuvre de Léo Drouyn ne peut se comprendre si l'on fait abstraction de cette dimension éthique.

C’est dans ce contexte politique et moral où il ne cache point non plus ses attaches légitimistes et ultramontaines que Drouyn est admis en 1850 à l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux, qu’il professe le dessin à l’école jésuite de La Sauve et qu’il rompt des lances avec les tenants du cardinal Donnet et de la Commission des monuments historiques.

A travers ces expériences et ces ruptures, Drouyn va trouver une voie originale, aussi bien en termes de carrière – il va être tout à la fois peintre, dessinateur, archéologue, graveur, éditeur, historien – que dans sa personnalité artistique. Son originalité sera d’aimer et de pratiquer d’un même élan l’archéologie monumentale – fondamentalement l’architecture et l’art du Moyen Age – et le pittoresque ; d’associer de manière remarquable les rigueurs de l’archéologie scientifique à l’émotion romantique de l’artiste. « Je n’ai jamais aperçu un vieux monument, même lorsque je m’attendais à le rencontrer, sans éprouver une sensation indéfinissable de bien-être mêlé de tristesse et de mélancolie», écrit-il en 1859 à la manière de Chateaubriand. L’eau-forte, dont il va être en Gironde le maître incontesté entre 1845 et 1870, va lui permettre, grâce à la précision chirurgicale de sa pointe dans les détails d’architecture et les effets qu’il peut librement exprimer dans les ciels et la nature environnante, de développer simultanément ces deux inclinations et d’en faire souvent la synthèse dans une même planche (Cf fiche Léo Drouyn aquafortiste) lien hypertxt.

Alors professeur de dessin au collège jésuite de La Sauve, Léo Drouyn publie ainsi en 1851 l’Album de la Grande Sauve, où son talent d’aquafortiste éclate en seize superbes planches. Il en rédige lui-même les notices. Cette défense et illustration des ruines romantiques de la célèbre abbaye bénédictine de l’Entre-deux-Mers et des méfaits du vandalisme, qu’il soit destructeur ou « restaurateur » – Drouyn ne concède qu’au « temps seul le soin de détruire les monuments » –, est son premier grand ouvrage d’archéologie médiévale, selon un principe de renvoi du texte à l’image et de l’image au texte qui sera au cœur de presque toute l’œuvre à venir.


Léo Drouyn
Abbaye de la Sauve-Majeure, 1851
Titre : Intérieur de La Gde Sauve : Transept
Signé dans la gravure en bas au centre : Léo Drouyn
Illustration pour l'Album de la Grande Sauve de Léo Drouyn,
Bordeaux, imp. De Moulins, 41 pages, 16 planches de Léo Drouyn, 1851.
Planche n° 11, imprimée par Henry, rue Dauphine,18, Paris.
Eau-forte n°325. H. 17,7 x L. 24,7 cm (t.c.) - H. 29,7 x L. 43,2 cm (page)

Pourtant les années cinquante sont comme une rupture dans ce que l’on pourrait appeler la « carrière » de Léo Drouyn – mais le mot n’a aucun sens en ce qui le concerne.

Son retrait de la Commission des monuments historiques, une certaine lassitude de la gravure et de ses contraintes – « je ne connais rien de plus insipide que de graver de l’architecture » écrit-il en 1852 aux frères Verneilh –, mais encore la création de la Société des amis des Arts de Bordeaux dont il est l’un des membres fondateurs et l’organisation par elle de salons auxquels il donne tableaux et dessins, réorientent pendant quelques années Léo Drouyn vers la peinture et la gravure pittoresque : « Je suis pris maintenant d’un violent amour pour les beaux-arts » écrit-il à ses correspondants.


Léo Drouyn
La Lande girondine,
Peinture à l’huile de Léo Drouyn

Même s’il donne quelques contributions scientifiques à l’Académie de Bordeaux ou au Bulletin monumental d’Arcisse de Caumont, son maître à penser en matière d’idéologie patrimoniale, ce sont désormais la peinture et le dessin qui l’occupent principalement. La découverte des Landes et du Bassin d’Arcachon offrent alors au paysagiste un champ d’action nouveau qui le subjugue. La lande devient sa nouvelle patrie. Ses paysages humides et mélancoliques, ses pignadas et ses lagunes le ravissent, tout comme les airiaux et les bordes de bergers dont il laisse, cinquante ans avant Félix Arnaudin, un témoignage presque ethnographique. (Cabane poules et XII 19)


Léo Drouyn
Ichoux (Landes)
Titre et date : Ichoux, 25 mai 55
Dessin à la mine de plomb
H. 23 x L. 34 cm
Léo Drouyn, 25 mai 1855
XIV-4


Léo Drouyn
Forêt d’Arcachon
Titre et date : Arcachon, [27 août 48 ?]
Dessin à la mine de plomb
Léo Drouyn, [1848 ?]

Les années cinquante sont aussi celles des nouvelles expériences artistiques : lithographies en camaïeu pour un rare portefeuille d’estampes intitulé « Bains de mer de La Teste ou Bassin d’Arcachon » imprimé chez Vve Légé, gravures sur acier pour décorer des assiettes de la faïencerie bordelaise Vieillard, essais de vernis mou dont il espère peut-être de cette technique qu’elle rendra, mieux que l’eau-forte ou la lithographie, les qualités du crayon avec lequel il restitue si bien dans ses albums l’allure et le feuillé des arbres et des bosquets.


Léo Drouyn
Forêt des Landes, 1850
Titre : Barque à résine
Un des douze fonds d'assiette réalisés par Léo Drouyn pour la faïencerie
Vieillard à Bordeaux, 1850.
Eau-forte (gravure sur acier) n°287


Léo Drouyn
Frontispice des Bains de mer de La Teste ou Bassin d'Arcachon,
projet de livre de Léo Drouyn, 8 planches et un frontispice de Léo Drouyn,
imprimerie veuve Légé, Bordeaux, 1851.
Lithographie en bichromie n°337


Léo Drouyn
Cap-Ferret, 1851
Titre : Phare du cap-Ferret. Signé : D
Illustration pour Bains de mer de La Teste ou Bassin d'Arcachon,
projet de livre de Léo Drouyn, 8 planches de Léo Drouyn et un frontispice,
imprimerie veuve Légé, Bordeaux, 1851.
Lithographie en bichromie n°343

Il déserte alors un peu le terrain de l’eau-forte monumentale, voire de l’eau-forte tout court : aucune gravure en 1852 et 1853, six et cinq planches seulement en 1854 et 1855. Ce qui ne l’empêche pas d’infliger conseils et remontrances à son ami Jules de Verneilh : « Il est fâcheux, dit-il à son frère en 1852, de le voir se contenter d’exercer son talent sur de simples croquis […] Son pittoresque est fait aussi bien que l’eût pu faire Jacque […]. Les défauts qui y sont, tels que des duretés dans le ciel, ne viennent que de son horreur pour se salir les doigts. S’il eût lui-même fait mordre sa gravure, s’il l’eût lui-même retouchée, ce serait sans défaut ».

Sans doute Drouyn a-t-il gardé des amitiés parisiennes – Charles Jacque, Narcisse Diaz affirment ses contemporains. De fait, l’un de ses albums le montre en train de dessiner dans la forêt de Fontainebleau, à Barbizon, au mois de juin 1857 : preuve d’affinités restées intactes avec cette « école moderne du paysage » découverte à Paris dans les années quarante.


Léo Drouyn
En forêt de Fontainebleau
Titre et date : à [?] forêt de Fontainebleau [?] juin 1857
Dessin à la mine de plomb
Léo Drouyn, 1857

Ces liens expliquent sans doute la présence assez fréquente de Léo Drouyn, à partir de 1855, au sommaire de grandes revues parisiennes. S’il est déjà un collaborateur régulier du Magasin pittoresque qui lui achète des dessins qui seront ensuite gravés sur bois à Paris, c’est maintenant L’Artiste qui lui demande plusieurs eaux-fortes : une cour de ferme à Fumel, un paysage humide d’automne intitulé « Les dernières feuilles » en 1856, la cour de l’auberge du Père Ganne à Barbizon ou un poulailler perché dans les Landes en 1859. En 1857, c’est à L’Alliance des Arts qu’il donne un portefeuille d’une quinzaine d’eaux-fortes, dans l’esprit des travaux sur le monde rustique de Charles Jacque ou de Marvy.


Léo Drouyn
Cour de l’auberge du père Ganne à Barbizon, forêt de Fontainebleau
Daté et signé : Léo Drouyn 1859
Publié dans L’Artiste, 1859.
Eau-forte n°582


Léo Drouyn
Titre : Les dernières feuilles
Daté et signé : Léo Drouyn 9bre1856
Publié dans L’Artiste, 1856
Eau-forte n°426

LA GUIENNE MILITAIRE ET LE TEMPS DE LA RECONNAISSANCE OFFICIELLE

Ayant exploré toutes ces pistes, ayant également beaucoup voyagé, Léo Drouyn, sans abandonner complètement le paysage, la peinture ou la gravure pittoresque, revient aux monuments et à l’histoire. En 1858, il publie, avec l’appui de l’Académie de Bordeaux – qui l’a accueilli en son sein dès 1851 – un portefeuille d’une dizaine de belles eaux-fortes sur des Croix de procession, de cimetières et de carrefours.


Léo Drouyn
à venir...

L’année suivante, un Guide du voyageur à Saint-Emilion dans lequel il analyse toutes les richesses archéologiques de cette cité médiévale.


Léo Drouyn
Plan de Saint-Emilion
Signé : D.
Illustration pour le Guide du voyageur à Saint-Emilion, de Léo Drouyn, Paris,
Didron, Bordeaux, Féret et chaumas, impr. Grugy, 176p. 1 planche, 1859
Eau-forte n°593

Ses Notes archéologiques manuscrites démontrent, à partir de 1856, une reprise active de ses études de terrain.


Léo Drouyn
Extrait des Notes historiques et archéologiques de Léo Drouyn
Manuscrit - Archives Municipales de Bordeaux, Fonds Drouyn.

Elles s’accompagnent de travaux de chartistes dignes d’un moine bénédictin. Ils sont le résultat d’une formation acquise tout à la fois sur le tas et au contact d’un cousin bienveillant – quoiqu’un peu ironique quant aux options idéologiques de son parent ! – C’est en effet sous l’influence de Jules Delpit, cousin par alliance (ils ont épousé deux cousines appartenant à la famille Felletin, d’Izon), que Drouyn s’ouvre peu à peu, en autodidacte, à la paléographie et, par là, à la science historique. C’est grâce à ce Républicain convaincu, qui démissionne de l’Académie de Bordeaux à cause du refus de la docte assemblée d’admettre en son sein l’artiste féminine Rosa Bonheur, c’est grâce à cet éminent fondateur de la Société des Archives Historiques de la Gironde (1858), puis des Bibliophiles de Guyenne, que Drouyn, comme nombre d’érudits bordelais, découvre l’univers des archives de la ville et du département ou la richesse des Rôles gascons conservés à Londres. Remarquable paléographe, Léo Drouyn transcrit les archives publiques, mais aussi celles des châteaux qu’il visite ou qui l’hébergent, et construit ainsi, à côté d’une énorme banque d’images constituée par la matière de ses albums et carnets de notes, trois véritables bases de données : archivistique, bibliographique et archéologique.

Le degré d’avancement de ces outils lui permet en 1859 de se lancer dans un grand projet qu’il avait mûri tout au long de ces années et qui allait être sa grande œuvre : un inventaire et une présentation des monuments « militaires » médiévaux girondins.

Dès 1859, il présente ce projet au Conseil général de la Gironde et à la ville de Bordeaux. Les Archives départementales de la Gironde possèdent, agrafée à son ouvrage par Adolphe de Briolle, chef de cabinet à la préfecture, la maquette à l’encre, le « spécimen », que Drouyn offrit en 1859 au Conseil général pour montrer de visu ce qu’allait être La Guienne anglaise (ou plutôt La Guienne militaire car Drouyn dut changer le nom de l’ouvrage sous la pression de la ville de Bordeaux qui en trouvait le titre peu patriotique, ce que l’auteur contesta toujours). Textes manuscrits sur Rions et sur l’église romane de Lalande de Cubzac illustrés de vignettes dans le texte, planches dessinées à l’encre imitant des eaux-fortes : cette maquette et la lettre d’intention du 23 août 1859 qui l’accompagne, vibrant plaidoyer pour la mémoire du patrimoine que représentera sa statistique monumentale (car il ne s’agit plus ici d’un « choix »), emportera la décision du Département. (lettre CG, maquette CG, spécimen ms)


Léo Drouyn
Lettre de Léo Drouyn du 23 août 1859 adressée au Conseil général de la Gironde,
concernant la future Guienne militaire
Archives départementales de la Gironde, MF 1016


Léo Drouyn
Première page de la maquette manuscrite de la future Guienne militaire,
portant le début de l’étude sur la ville de Rions, envoyée par Léo Drouyn
au Conseil général de la Gironde au mois d’août 1859
Archives départementales de la Gironde, MF 1016


Léo Drouyn
Cahier de 19 pages manuscrites s’ouvrant sous le titre «La Gironde pendant le Moyen Age»,
dans lequel sont insérés dans le texte des dessins à la plume de détails d’architecture.
14 pages consacrées à la ville de Rions sous le titre «Rions, filleule de Bordeaux – aperçu historique»,
et 5 pages à l’église de Lalande-de-Fronsac sous le titre «Eglise de Lalande de Cubzac».
Cahier suivi de 4 planches dessinées à la plume, trois de Rions et une de Lalande-de-Fronsac
Archives départementales de la Gironde, MF 1016

Publiée et livrée aux souscripteurs par livraisons mensuelles, La Guienne militaire mettra cinq ans à être entièrement éditée. « La vie que je mène est une vie de galérien. De 7h du matin à 6 du soir, gravure, dessin, leçons, de 7h du soir à 11h, écrivasserie, lecture, recherches dans les vieux, dans les nouveaux bouquins et dans les parchemins. Les jeudi et dimanche, études sur nature, repos jamais », écrit-il à son ami Maxime Lalanne le 26 février 1863 : il doit assurer en même temps la conception de l’ouvrage et de sa maquette, l’étude et le dessin des monuments sur le terrain, la lecture et l’analyse des archives, la rédaction des notices, la réduction des planches (sans doute avec un pantographe) et leur report sur calque puis la gravure sur la plaque. Il doit aussi envoyer les cuivres à Paris chez Gilquin et Dupain, réceptionner gare d’Orléans les feuilles imprimées, travailler à Bordeaux avec l’imprimeur du texte Gounouilhou, réaliser la gravure sur bois, puis sur zinc et suivre le travail de l’atelier Gagnebin. Enfin il assure la livraison des souscripteurs, celle des libraires, la recherche des financements et des subventions publiques. Travail presque surhumain pour un seul homme, pourtant mené victorieusement à terme. « Je suis bien échiné et il me tarde d’avoir fini mon ouvrage », avoue-t-il à son ami quelques mois plus tard. On l’eût été à moins ; ceux de ses amis qui savaient ce qu’avait signifié de fatigue et de sacrifices une telle entreprise, le sens très concret des remerciements que Drouyn adressa à Dieu pour lui avoir donné « pendant ces six années courage et santé », rendirent un admiratif hommage à son énergie, à sa volonté et à sa puissance de travail.


Léo Drouyn
Couverture pimitive La Guienne anglaise de la Guienne militaire,
abandonné sous la pression de la ville de Bordeaux.

Quant à l’ouvrage, il fut unanimement salué, à Bordeaux comme à Paris ; Viollet-le-Duc était l’un des souscripteurs et lui rendit souvent l’hommage de nombre d’emprunts, fort honnêtement indiqués : « Une œuvre remarquable, et dans son ensemble et dans ses détails […] Une œuvre dont la rareté et le prix augmenteront toujours ». Ce qui s’est amplement vérifié depuis.

La Guienne militaire tranche dans la production éditoriale de l’époque car elle allie la beauté de la forme à la qualité et la rigueur scientifiques du fond. Le parti-pris érudit et archéologique du texte était pourtant un pari risqué. A Ribadieu, qui affirmait dans l’introduction de ses Châteaux de la Gironde (1856), que leur histoire ne devait pas être seulement un recueil de notices monumentales, mais « une sorte d’encyclopédie de tous les grands souvenirs, de toutes les actions d’éclat [...] de toutes les traditions [...] de toutes les légendes », Drouyn opposa cinq ans plus tard la rigueur de ses textes d’archéologie descriptive, confiant à son seul burin le soin de transcrire, autant qu’il était possible à l’artiste, la subtile vibration de l’âme des monuments. En prenant à rebrousse-poil la vieille tradition des livres « historiques », Drouyn assurait en fait, très consciemment, le passage du sien à la postérité.


Léo Drouyn
Rions
Titre : La citadelle à Rions
Signée et datée : Léo Drouyn 1859
Planche accompagnant et illustrant la notice Rions, filleule de Bordeaux – Aperçu historique
Archives départementales de la Gironde, MF 1016
Dessin à la plume de Léo Drouyn. H. 13,3 x L. 19,1 cm (t. c.)


Léo Drouyn
Plaque de cuivre ayant servi à réaliser la planche n° 8 de la Guienne militaire.
Fonds Béraud-Sudreau


Léo Drouyn
Rions, 1859
Titre : La citadelle à Rions
Signée et datée : Léo Drouyn 1859
Illustration pour La Guienne militaire de Léo Drouyn, Bordeaux, Paris, Didron,
2 tomes, 582 pages, 153 planches, 1865, planche n°1.
Eau-forte n°687

L’aquafortiste est dans ces années 1860-1865 au sommet de son art, ce dont témoigne les 152 plaques en cuivre et les planches de La Guienne militaire. En 1862, Drouyn adhère à la Société des Aquafortistes, créée à Paris par l’éditeur Alfred Cadart, avec le concours de l’imprimeur Delâtre, du graveur Braquemond et de nombre d’artistes désireux de participer au renouveau de l’eau-forte. Reconnaissance de ses pairs, le portefeuille de la Société contient deux eaux-fortes de paysage de Léo Drouyn, dont le thème commun est cette lande girondine dont il a été le premier à révéler l’intérêt artistique : « Etang de Lacanau » en 1862, et « Habitation dans les Landes » l’année suivante. Ces eaux-fortes sont particulièrement travaillées, et Drouyn, dans sa correspondance avec Lalanne, ne cache pas son goût pour ce type de travail où prime la qualité du dessin. Certes, il dit admirer les « gribouillys » de Corot, mais ce qualificatif n’est pas neutre.


Léo Drouyn
Etang de Lacanau
Signé et daté : Léo Drouyn Bordx 8bre 1862
Signée et datée : Léo Drouyn 1859
Gravure réalisée pour l’album de la Société des aquafortistes, 1862
Eau-forte n° 668


Léo Drouyn
Habitation dans les Landes
Signé et daté : Léo Drouyn 1863
Gravure réalisée pour l’album de la Société des aquafortistes,vol. 3, 1864
Eau-forte n° 686

A partir de 1865, viennent désormais la reconnaissance officielle et les honneurs aussi. En 1862, le Préfet de la Gironde nomme Léo Drouyn membre titulaire de cette Commission départementale des monuments historiques qu’il avait tant critiquée dans la décennie précédente.


Léo Drouyn
Autoportrait de Léo Drouyn à 46 ans
Signature, titre et date : Léo Drouyn, statis suae 46, 12 julii 1862
Eau-forte n°669

En 1867, il devient secrétaire de la section de la Commission ayant à s’occuper des Monuments historiques et des documents anciens. C’est comme rapporteur de la Commission qu’il interviendra dans l’affaire de Sainte-Croix pour s’opposer, en vain, aux projets de restauration de Paul Abadie. Au mois de décembre 1865, il est nommé inspecteur des Archives communales du département de la Gironde ; en janvier 1866, inspecteur de la Commission de la topographie des Gaules. Il peut alors démissionner du poste de professeur de dessin au lycée impérial de Bordeaux qu’il occupait depuis 1858. Drouyn semble avoir l’estime de Victor Duruy, l’un des plus remarquables ministres de l’Empire. Celui-ci le nomme membre correspondant du ministère de l’Instruction publique pour les Travaux Historiques et Archéologiques en 1868. L’année suivante, en 1869, Drouyn préside la Société des Archives Historiques de la Gironde, créée par Jules Delpit, puis en 1872 l’Académie de Bordeaux. Enfin, honneur suprême, il obtient la Légion d’honneur au mois d’août 1870, décoration qui avait été demandée pour lui par ses amis dès 1864.

Cette notoriété, ces responsabilités nouvelles au sein de la Commission des Monuments historiques où il trouve l’appui de son ami le marquis de Castelnau d’Essenault, n’assurent pourtant pas à Drouyn et aux «conservateurs» la victoire dans les combats qui se livrent alors autour des grands monuments bordelais. Malgré un rapport très défavorable de Léo Drouyn devant la Commission, l’architecte Abadie, déjà responsable de la dénaturation de Saint-Front de Périgueux, modifiera complètement la façade de l’église Sainte-Croix. C’est encore cet architecte qui fera disparaître, à la fin de 1865, le cloître de la cathédrale Saint-André, acte de vandalisme auquel le cardinal Donnet prêta la main, ce que Léo Drouyn ne lui pardonna jamais.

La renommée de Drouyn dépasse alors le cadre de sa province. La reconnaissance nationale, amorcée par le succès de la Guienne militaire et par ses apparitions dans les revues ou les portefeuilles les plus cotés – la Gazette des Beaux-Arts, haut-lieu de la défense de l’aquafortisme, lui prend ainsi une planche en 1866 (l’isolement de la cathédrale Saint-André et la destruction de son cloître) – il va la rechercher, une fois La Guienne militaire achevée, aux Salons. Il y présente, à partir de 1866, de très grandes eaux-fortes (plus de 40 cm de côté parfois) dont certaines plaques sont présentées dans cette exposition.

A partir de 1865, viennent désormais la reconnaissance officielle et les honneurs aussi. En 1862, le Préfet de la Gironde nomme Léo Drouyn membre titulaire de cette Commission départementale des monuments historiques qu’il avait tant critiquée dans la décennie précédente.


Léo Drouyn
La cathédrale Saint-Front à Périgueux, 1869
Signé et daté : Léo Drouyn, 1869
Plaque de cuivre de la série des grandes eaux-fortes que Léo Drouyn présentait aux salons.
Plaque ayant servi à réaliser l’eau-forte n°1214. H. 42 x L. 58,3 cm (t. c.)
Fonds Société archéologique de Bordeaux.


Léo Drouyn
Bazas, 1868
Titre, date et signature : Léo Drouyn Bazas 1868
Eau-forte n°1212. H. 37,5 cm x L. 36,5 cm

Mis à part ces grandes plaques destinées au Salon, Léo Drouyn effectue une pause de quelques années, un peu comme après 1850, dans son travail d’aquafortiste de monuments : il ne gravera que seize eaux fortes entre 1866 et 1876, après s’être délassé, en 1865, avec de délicieuses eaux-fortes de paysage toutes inédites.


Léo Drouyn
Clairière
Signé et daté : Léo Drouyn, avril 1865
Eau-forte n°1133. H. 13,4 x 19,2 cm

Couronnement de sa carrière d’aquafortiste, il obtiendra, notamment pour son « Bordeaux au soleil couchant », la médaille de l’eau-forte, la plus haute récompense possible en la matière, au Salon de l’Exposition universelle de Paris de 1867, celle dont les Goncourt disaient qu’elle était « le dernier coup à ce qui est l’américanisation de la France, l’industrie primant l’art, la batteuse à vapeur rognant la place du tableau, les pots de chambre à couvert et les statues à l’air – en un mot, la Fédération de la Matière ».


Léo Drouyn
Bordeaux au soleil couchant, 1867
Signé et daté sous le trait : Léo Drouyn Bordeaux 1867
Médaille d’or de l’eau-forte à la section gravure du salon
de l’Exposition universelle de Paris en 1867
Eau-forte n°1211. H. 37,2 x L. 58,7 cm
Fonds mairie d’Izon


VIEILLESSE ET REPLIEMENT DANS UN MONDE EN MUTATION


Léo Drouyn
Photographie de Léo Drouyn dessinant
Années 1870-1880

L’inventaire des dessins et des gravures de Léo Drouyn montre un tassement important de son activité d’archéologue et de graveur à partir des années 1870. Sans doute a-t-il réalisé l’essentiel de ses recherches, et la richesse de ses archives personnelles lui permet-elle d’éviter de nouveaux déplacements que l’âge et la fatigue peuvent rendre plus difficiles. Selon son propre témoignage, il souffre également d’un problème de vision, évoqué en 1874 dans sa correspondance avec le conservateur du musée de Périgueux : « Je deviens tellement presbyte, lui dit-il, que je ne peux plus graver, ou plutôt que je ne grave plus qu’avec grand renfort de besicles et de loupes, aussi depuis deux ans, j’ai mis la pointe au croc et l’eau-forte en bouteille ». Si cette infirmité n’est pas réellement handicapante pour l’artiste, elle constitue un obstacle presque insurmontable pour le graveur.

Mais d’autres considérations jouent également. Les progrès de la photographie, de la phototypie et de l’héliogravure modifient également les conditions de l’édition. La gravure à l’eau-forte devient peu à peu, dans nombre d’ouvrages, un luxe presque inutile.


Léo Drouyn
Cathédrale Saint-André de Bordeaux, 1895
Héliogravure réalisée à partir d’un dessin à l’encre de Léo Drouyn.

L’analyse du catalogue de l’œuvre de Drouyn, montre par contre, après la chute de l’Empire, un important investissement historique et une augmentation de ses publications. Grâce à Jules Delpit, à la Société des Archives Historiques de la Gironde dont il est l’un des membres les plus assidus et des plus laborieux, Drouyn avait acquis dans la paléographie les compétences d’un vrai chartiste ainsi que la rigueur d’un vrai historien.


Léo Drouyn
Léo Drouyn et les membres de la Commission chargée de publier les archives
municipales de Bordeaux. Debout de gauche à droite : E. Gaullieur, L. Drouyn, R.
de Climens, A. Ducaunes-Duval, E. Lalanne, C. Marionneau, M. de Puyferrat, G.
Labat ; devant de gauche à droite : R. Dezeimeris, H. Barkhausen, J. Delpit, A.
Sourget, A. de Chasteigner, E. Brives-Cazes.
Fond de la Société archéologique de Bordeaux

S’il se désintéresse de la préhistoire pour des raisons idéologiques et religieuses, du haut Moyen-Age pour des questions de méthode – «le faux l’emporte sur le vrai [...] les documents qui sont d’aspect ancien sont souvent modernes et [...] on risque de faire des pataquès qui peuvent illustrer un homme. Je laisse donc de côté ces temps barbares qui ont permis de faire les Récits mérovingiens fort amusants mais qui ne me satisfont pas» – son cher Moyen-Age occupe tout son temps. Davantage présent à Bordeaux, il passe de longues journées aux archives de la ville où la commission des archives municipales fait appel à ses talents pour décorer de lettrines l’édition du Livre des Bouillons (1867), mais surtout afin d’engager les recherches qui aboutiront en 1874 à la publication de l’un de ses chefs-d’œuvre, Bordeaux vers 1450.



Léo Drouyn
Vue à vol d’oiseau de Bordeaux, 1873
Frontispice du livre écrit et illustré par Léo Drouyn : Bordeaux vers 1450
description topographique, impr. Gounouilhou, 1874
Eau-forte n°1217

L’Entre-deux-Mers excite également son intérêt ; plusieurs communes vont faire l’objet de monographies paroissiales qui deviendront sa spécialité. En 1870, il publie pour l’Académie de Bordeaux un Essai historique sur l’Entre-deux-Mers, entièrement consacré à la grande enquête de 1237 sur les hommes libres de l’Entre-deux-Mers et les exactions du sénéchal Henry de Tuberwill. Mais si l’historien prend le pas sur l’archéologue, c’est que les temps ont changé et que l’archéologie, du moins telle que la conçoit Drouyn, n’est plus de mise. A un correspondant périgourdin, il écrit cette lettre pleine de verve : «L’archéologie est enfoncée à Bordeaux, j’en fais encore en cachette, l’archevêque n’en veut pas, les clochers neufs en souffriraient ! Le préfet n’en veut pas, les archéologues aiment la liberté et ne sont bons à rien pour les élections ! Les archéologues eux-mêmes sont divisés ; les plus enragés cherchent au moyen de petits cailloux et de vieux os à prouver que le monde a des milliers d’années de plus qu’autrefois ! Mais le vrai archéologue, l’archéologue-artiste, enfoncé ! Mon fils lui-même dit que les archéologues sont les chiffonniers de l’art. Depuis qu’il est revenu de Paris avec une médaille de 1e classe de l’Ecole des Beaux-Arts, le voilà architecte, par conséquent démolisseur pour rebâtir... Si vous avez une maison, une chaumière, un château, un parc à porc, un palais, un mur de jardin, une église, un temple, un musée, une bibliothèque, il fait tout ce qui concerne son état : zing-boum-boum ! ». On retrouve derrière cette plaisante saillie quelques-unes des principales inquiétudes qui sous-tendent la pensée de Léo Drouyn : son indignation vis-à-vis de la politique de vandalisme de l’Etat encouragée et démultipliée localement par celle du cardinal Donnet ; sa suspicion envers les architectes ; sa méfiance envers la paléontologie et toutes les découvertes de Boucher de Perthes et ses émules ; sa nostalgie d’une époque où l’archéologie et l’art n’étaient pas antinomiques... La chute de l’Empire, la naissance de la IIIe République, dont l’établissement définitif à partir de 1875 sonne le glas des prétentions du comte de Chambord à revenir sur le trône de France, sont aussi des fractures qui ne sont pas que politiques. Sur le plan des études, une nouvelle génération d’historiens, formée à des méthodes toujours plus scientifiques, est en train de naître, de se faire un nom, avec Dezeiméris, Barkhausen, Marion, Brutails et bien sûr Camille Jullian.

De nouvelles sociétés se forment, à côté de l’Académie de Bordeaux ou de cette Société des Archives Historiques fondée par Jules Delpit, le grand précurseur des sociétés savantes girondines : ainsi en est-il des Bibliophiles de Guyenne ou de la Société Archéologique de Bordeaux, fondée en 1874 à l’initiative d’un député républicain, l’avocat et historien Pierre Sansas. Si Drouyn, à ses débuts, participe loyalement au fonctionnement de cette dernière Société – il y publie pendant trois ans ses Promenades archéologiques dans le département de la Gironde –, il va assez vite en démissionner avec fracas – alors même qu’il devait en prendre la présidence –, en conflit semble-t-il avec l’un des principaux animateurs de la nouvelle Société, le sculpteur Charles Braquehaye. Conflit qui porte pour Drouyn sur des questions d’éthique scientifique, mais qui a sans aucun doute une dimension idéologique, voire générationnelle.


Léo Drouyn
Extrait des « Promenades archéologiques dans le département de la Gironde » de Léo Drouyn,
Bulletin monumental de la Société archéologique de Bordeaux, t. 1, p. 167-177, 1874.

Léo Drouyn ne va plus alors fréquenter que les deux sociétés où sont encore nombreux les hommes de son milieu et de sa génération : l’Académie de Bordeaux pour laquelle il va donner en feuilleton pendant dix ans (1876-1885) les fameuses Variétés girondines, suite de monographies paroissiales destinées à compléter en Entre-deux-Mers bazadais les Variétés bordeloises de l’abbé Baurein ; les Archives Historiques de la Gironde où règne encore quelque temps la présence tutélaire de Jules Delpit et à qui il donne, de 1881 à 1884, une très grosse étude sur un sujet alors rarement traité par l’historiographie médiévale régionale : Les comptes de l’Archevêché de Bordeaux.


Léo Drouyn
Rauzan
Signé et daté : Léo Drouyn, juin 1878
Illustration pour «Variétés girondines ou essai historique et archéologique sur la partie du diocèse de Bazas renfermé entre la Garonne et la Dordogne», par Léo Drouyn,
articles de Léo Drouyn publiées dans les Actes de l’Académie des Sciences,
Belles-Lettres et Arts de Bordeaux de 1878 à 1885, colligés en recueil, Bordeaux,
Féret, imprimerie Gounouillhou, tome 3, page 62, 1886.
Eau-forte n°1349. 9 x 13,8 cm

Ainsi se cristallisent, sous cette République dont l’établissement définitif en 1875 a été vécu comme un traumatisme par Drouyn et tout le milieu légitimiste, des cercles de sociabilité qui se referment peu à peu sur eux-mêmes. Si Léo Drouyn a perdu ses deux plus vieux amis, Félix de Verneilh (1864) et Charles des Moulins (1875), il fréquente une société distinguée qu’unit «une parfaite communauté de goûts, d’études et d’opinions». Dans l’atelier du baron de Gervain, au château de Sauviac ou dans d’autres salons et châteaux se retrouvent le marquis de Castelnau, Jules de Verneilh – l’ami intime –, Trapaud de Colombe, le baron de Gervain, le marquis de Puyferrat, Léo Drouyn, le vicomte de Chasteigner, personnalités qui ont en commun de conjuguer le goût de l’histoire, la pratique des Beaux-arts, une origine aristocratique et une fidélité légitimiste au comte de Chambord – dont le décès sonnera pour tous le glas des espérances.

A partir de 1880, c’est la Revue Catholique de Bordeaux, organe idéologiquement engagé, qui reçoit systématiquement toutes les études et les gravures de Drouyn. Si l’Entre-deux-Mers occupe dans ses notices une place de choix, c’est certainement dû aux richesses paysagères et monumentales de cette région, depuis longtemps appréciées de l’artiste.


Léo Drouyn
Eglise de Langoiran, 1881
Titre hors cadre : Eglise de langoiran (abside).
Signé et daté : Léo Drouyn 1881
Illustration pour la Revue Catholique de Bordeaux, 1881.
Eau-forte n°1505

Mais cela tient également au fait que Drouyn y retrouve quelques-uns de ses meilleurs amis, chez qui il passe des séjours paisibles et studieux : le comte de Saint-Angel, lui-même porté sur les arts, qui possède la chartreuse de la Rougerie à Camiac et le château de Monbreton à Pessac-sur-Dordogne ; le vicomte Camille de Mallet qui habite le château de Roquefort à Lugasson ; quelques amis intimes qui accueillent au soir de sa vie le vieil archéologue et aux enfants desquels il consent parfois à donner quelques leçons : ainsi Marthe, la fille d’Hippolyte de Baritault, devint au château du Carpia l’élève de Léo Drouyn, du moins jusqu’à son union avec M. de Montcheuil. C’est dans ce milieu catholique et aristocratique que Léo Drouyn maria son fils, Léon, à Reine Godard de Blassy, dont l’origine et l’éducation étaient en harmonie avec celles de son futur époux. Sa mère était une d’Anglade, dont la famille possédait au Moyen Age une seigneurie et un château à Izon.


Léo Drouyn
Photographie de Léo Drouyn dessinant
Années 1870-1880

Sur le plan artistique, Léo Drouyn continue à travailler. Il ne pouvait plus graver, disait-il. La plaque de 1895, sa dernière eau-forte actuellement connue, montre pourtant qu’il attaquait encore le cuivre presqu’à son dernier souffle.


Léo Drouyn
Plan d’eau avec bateaux, étang et arbres, vue de Bordeaux depuis la rive droite, 1895
Titre et date : Souvenir, 1895

Trois motifs de la même dimension : H. 5,2 x 11, 1 cm (t. c.)
Dernière eau-forte connue de Léo Drouyn

Si la gravure l’occupe beaucoup moins, il a opté à partir des années quatre-vingt pour de grands dessins à l’encre brune, brossant, comme auparavant, des paysages de sous-bois ou des dessins de ses chers monuments. Un assez grand nombre de ces dessins à l’encre représentant des monuments de Bordeaux – dont furent tirées en 1895 de belles héliogravures – furent achetés par la ville dans les années précédant la mort de l’artiste.


Léo Drouyn
Abbaye de Blasimon, 1881
Titre : Ce qui restait en 1850 du cloître de Blazimont
Signé et daté : Léo Drouyn 1881
Dessin à l’encre brune. H. 34,5 x L. 59 cm

Fonds mairie d’Izon

Celle-ci survint le 4 août 1896. Léo Drouyn avait 80 ans. Après avoir transcrit le manuscrit du mauriste Dom Du Laura sur l’abbaye de La Sauve-Majeure, après avoir classé le gigantesque fonds Itié pour la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, il travaillait encore, tel un bénédictin, à la rédaction d’un livre sur le Captalat de Latresne, à partir de ce dernier fonds. Le Nouvelliste rendit compte ainsi de son décès : «Catholique et royaliste, il resta inébranlablement attaché à ses croyances religieuses et à ses convictions politiques. Dès qu’il vit venir la mort, il réclama lui-même les secours de la religion, et malgré d’atroces souffrances, il s’endormit doucement dans la paix du Seigneur».


Léo Drouyn
Buste en bronze de Léo Drouyn, 1899
Photographie du buste en bronze de Léo Drouyn, réalisé par leroux et érigé
en 1899 au pied de l’abside de la cathédrale Saint-André de Bordeaux,
à l’initiative de l’Académie des sciences, Belles lettre et Arts de Bordeaux.
Ce buste a été détruit en 1942 et fondu par les Allemands avec les autres
bronze d’arts de la ville de Bordeaux. Il a été remplacé en 1947
par un buste en pierre.
Fonds de la Société archéologique de Bordeaux


Léo Drouyn
Inauguration, le 26 juin 1947, du buste en pierre de Léo Drouyn
(Sculpteur : René Rispal)
Placé au même endroit et sur le même socle que le précédent.
Erigé à l’initiative de la Société archéologique de Bordeaux.
Discours prononcé par Joseph Béraud-Sudreau, alors président de la SAB.
Voile enlevé par Mlle Forton, fille d’un des animateurs de la SAB.
Fonds Béraud-Sudreau