Les dernières œuvres

L’inventaire des dessins et des gravures de Léo Drouyn montre un tassement important de son activité d’archéologue et de graveur à partir des années 1870. Sans doute a-t-il réalisé l’essentiel de ses recherches, et la richesse de ses archives personnelles lui permet-elle d’éviter de nouveaux déplacements que l’âge et la fatigue peuvent rendre plus difficiles. Selon son propre témoignage, il souffre également d’un problème de vue, évoqué en 1874 dans sa correspondance avec le conservateur du musée de Périgueux : « Je deviens tellement presbyte, lui dit-il, que je ne peux plus graver, ou plutôt que je ne grave plus qu’avec grand renfort de besicles et de loupes, aussi depuis deux ans j’ai mis la pointe au croc et l’eau-forte en bouteille. » Si cette infirmité n’est pas réellement handicapante pour l’artiste, elle constitue un obstacle presque insurmontable pour le graveur.

Mais d’autres considérations jouent également. Les progrès de la photographie, de la phototypie et de l’héliogravure modifient également l’univers de l’édition. La gravure à l’eau-forte devient peu à peu, dans nombre d’ouvrages, un luxe presque inutile.

L’analyse du catalogue de l’œuvre de Drouyn montre en revanche, après la chute de l’Empire, un important investissement historique et une augmentation de ses publications. Grâce à Jules Delpit, à la Société des Archives Historiques de la Gironde dont il est l’un des membres les plus assidus et des plus laborieux, il avait acquis en paléographie les compétences d’un vrai chartiste ainsi que la rigueur d’un vrai historien.

Son cher Moyen Âge occupe tout son temps. Davantage présent à Bordeaux, il passe de longues journées aux archives de la Ville où la commission des archives municipales fait appel à ses talents pour décorer de lettrines l’édition du Livre des Bouillons (1867), mais surtout afin d’engager les recherches qui aboutiront en 1874 à la rédaction et à la publication de l’un de ses chefs-d’œuvre, « Bordeaux vers 1450 », qui fait encore aujourd’hui référence. Avec la transcription et l'analyse des "Comptes de l'archevêché de Bordeaux", il se frotte, là encore de manière très pionnière, à l'histoire économique et sociale médiévale.

L’Entre-deux-Mers excite également son intérêt ; plusieurs communes vont faire l’objet de monographies paroissiales qui deviendront sa spécialité.

Mais si l’historien prend le pas sur l’archéologue, c’est que les temps ont changé et que l’archéologie telle que la conçoit Drouyn, n’est plus de mise. Elle est maintenant entre les mains d’une nouvelle génération d’experts et de techniciens, dont Auguste Brutails sera en Gironde la plus belle figure. A un correspondant périgourdin, il écrit cette lettre pleine de verve : « L’archéologie est enfoncée à Bordeaux, j’en fais encore en cachette, l’archevêque n’en veut pas, les clochers neufs en souffriraient ! Le préfet n’en veut pas, les archéologues aiment la liberté et ne sont bons à rien pour les élections ! Les archéologues eux-mêmes sont divisés ; les plus enragés cherchent au moyen de petits cailloux et de vieux os à prouver que le monde a des milliers d’années de plus qu’autrefois ! Mais le vrai archéologue, l’archéologue-artiste, enfoncé !... Mon fils lui-même dit que les archéologues sont les chiffonniers de l’art. Depuis qu’il est revenu de Paris avec une médaille de 1e classe de l’Ecole des Beaux-Arts, le voilà architecte, par conséquent démolisseur pour rebâtir... Si vous avez une maison, une chaumière, un château, un parc à porc, un palais, un mur de jardin, une église, un temple, un musée, une bibliothèque, il fait tout ce qui concerne son état : zing-boum-boum ! » On retrouve derrière cette plaisante saillie quelques-unes des principales inquiétudes qui sous-tendent la pensée de Léo Drouyn : son indignation vis-à-vis de la politique de vandalisme de l’Etat encouragée et démultipliée localement par celle du cardinal Donnet ; sa suspicion envers les architectes ; sa méfiance envers la paléontologie et toutes les découvertes de Boucher de Perthes et ses émules ; sa nostalgie d’une époque où l’archéologie et l’art n’étaient pas antinomiques...

La chute de l’Empire, la naissance de la IIIe République, dont l’établissement définitif à partir de 1875 sonne le glas des prétentions du comte de Chambord à revenir sur le trône de France, sont aussi des fractures qui ne sont pas que politiques. Sur le plan des études, une nouvelle génération d’historiens, formée à des méthodes toujours plus scientifiques, est en train de naître, de se faire un nom. De nouvelles sociétés se forment, telle la société archéologique de Bordeaux.

Ainsi se cristallisent, sous cette République dont l’établissement définitif en 1875 a été vécu comme un traumatisme par Drouyn et tout le milieu légitimiste, des cercles de sociabilité qui se referment peu à peu sur eux-mêmes.

A partir de 1880, c’est la Revue Catholique de Bordeaux, organe idéologiquement engagé, qui reçoit systématiquement toutes les études et les gravures de Drouyn. Si l’Entre-deux-Mers occupe dans ses notices une place de choix, c’est certainement dû aux richesses paysagères et monumentales de cette région, depuis longtemps appréciées de l’artiste.

Mais cela tient également au fait que Drouyn y retrouve quelques-uns de ses meilleurs amis, chez qui il passe des séjours paisibles et studieux. Quelques amis intimes qui accueillent au soir de sa vie le vieil archéologue et aux enfants desquels il consent parfois à donner quelques leçons. C’est dans ce milieu catholique et aristocratique que Léo Drouyn maria son fils, Léon, à Reine Godard de Blassy, dont l’origine et l’éducation étaient en harmonie avec celles de son futur époux.

Sur le plan artistique, Léo Drouyn continue à travailler. Si la gravure l'occupe beaucoup moins, il a opté à partir des années quatre-vingts pour de grands dessins à l’encre brune, brossant, comme auparavant, des paysages de sous-bois ou des dessins de monuments. Un assez grand nombre de ces dessins à l’encre représentant des monuments de Bordeaux – dont furent tirées en 1895 de belles héliogravures – furent achetés par la ville dans les années précédant la mort de l’artiste.

Celle-ci survint le 4 août 1896. Léo Drouyn avait 80 ans. Le Nouvelliste rendit compte ainsi de son décès : « Catholique et royaliste, il resta inébranlablement attaché à ses croyances religieuses et à ses convictions politiques. Dès qu’il vit venir la mort, il réclama lui-même les secours de la religion, et malgré d’atroces souffrances, il s’endormit doucement dans la paix du Seigneur. »


Bernard Larrieu