Un artiste-archéologue reconnu

 Les années cinquante furent pour Léo Drouyn, à l’image du pays, des années de rupture et de réorientation. Rupture avec la Commission des Monuments historiques de la Gironde : il y a chez l’archéologue le refus catégorique de toutes les restaurations « néo-romanes » ou « néo-gothiques » que subissent un très grand nombre de monuments religieux du département de la Gironde à partir du Second Empire : « Lorsqu’on copie un vieux manuscrit, on laisse en blanc les mots qu’on ne peut pas lire, et jamais on ne surcharge les places vides. » Dans cet affrontement idéologique et artistique qui secoue les années 1850-1870, Léo Drouyn a choisi son camp, celui des « archéologues conservateurs » contre celui des « architectes restaurateurs ». L'œuvre de Léo Drouyn ne peut se comprendre si l'on fait abstraction de cette dimension éthique et militante.

C’est dans ce contexte politique et moral où il ne cache pas non plus ses attaches légitimistes et ultramontaines que Drouyn est admis en 1850 à l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux, qu’il professe le dessin à l’école jésuite de La Sauve et qu’il rompt des lances avec les tenants des restaurations du cardinal Donnet, avalisées par la Commission des Monuments historiques.

A travers ces expériences et ces ruptures, Drouyn va trouver une voie originale, aussi bien en termes de carrière – il va être tout à la fois peintre, dessinateur, archéologue, graveur, éditeur, historien – que dans sa personnalité artistique. Son originalité sera d’aimer et de pratiquer d’un même élan l’archéologie monumentale – fondamentalement l’architecture et l’art du Moyen Âge – et le pittoresque ; d’associer de manière remarquable les rigueurs de l’archéologie scientifique à l’émotion romantique de l’artiste. « Je n’ai jamais aperçu un vieux monument, même lorsque je m’attendais à le rencontrer, sans éprouver une sensation indéfinissable de bien-être mêlé de tristesse et de mélancolie », écrit-il en 1859 à la manière de Chateaubriand. L’eau-forte, dont il va être en Gironde le maître incontesté entre 1845 et 1870, va lui permettre, grâce à la précision chirurgicale de sa pointe dans les détails d’architecture et les effets qu’il peut librement exprimer dans les ciels et la nature environnante, de développer simultanément ces deux inclinations et d’en faire souvent la synthèse dans une même planche.

C’est à l’eau-forte que Léo Drouyn devra ses plus belles réussites artistiques, ses plus beaux éloges de Salons. Il obtiendra une médaille d’or à Paris en 1867, couronnement de sa carrière d’aquafortiste, pour deux grandes planches à l’eau-forte, Bordeaux au soleil couchant et le Portail de Saint-Michel. Même s’il revendique d’être un artiste régional, Paris ne l’ignore pas. Il participa régulièrement aux Salons et y reçut des critiques favorables. Il donne des planches à L’Artiste, fondé en 1831 par Achille Ricourt ; le libraire-éditeur L’Alliance des Arts publia un album d’une quinzaine de gravures de paysages ou de monuments. Le Magasin Pittoresque, la Gazette des Beaux-Arts publièrent aussi régulièrement certaines de ses gravures ou de ses dessins. Il participa à l’entreprise de la Société des Aquafortistes, créée par l’éditeur parisien Cadart en 1862 avec l’appui de la plupart des peintres paysagistes qui comptaient dans le monde artistique des années 1860.

Mais il serait très réducteur de limiter à l’eau-forte et au noir et blanc le talent et l’œuvre de Drouyn. Instinctivement il est peintre et coloriste, comme le montrent de très nombreuses descriptions de paysages où figurent dans le commentaire des notations chromatiques. De nombreux dessins portent aussi des mentions de couleur, destinées à la réalisation d’un éventuel tableau. Contrairement à une idée reçue, Drouyn a peint presque tout au long de sa vie. Mais c’est surtout à partir de 1851, avec la création à Bordeaux de La Société des Amis des Arts et l’ouverture de son salon annuel, qu’il est saisi d’une fièvre picturale. La lande girondine est pour lui un sujet de prédilection : « Vous verrez, écrit-il à propos d’un tableau qu’il est en train de réaliser, comme nos étangs des dunes sont tristes et poétiquement mélancoliques. Oh ! Si je pouvais rendre le coassement des grenouilles et son accompagnement indispensable, le tintin des esquirots des vaches, puis les roulements lointains de la mer qu’on ne voit pas et les murmures marins du vent dans les feuilles des pins... je ferais un tableau qui ferait mourir de tristesse, mais c’est impossible et bien heureux si ceux qui ont vu les étangs les retrouveront dans mon tableau. » On retrouve là l’humour de Drouyn, sa modestie sur la qualité de ses œuvres peintes, que l’on redécouvre aujourd’hui à travers principalement des toiles de paysages, de style barbizonnien, ou de monuments. Dans la Destruction du cloître de la cathédrale Saint-André, on retrouve cette idée que l’art peut servir également à témoigner…

Les années 1850 sont aussi celles des étés en famille à Arcachon, du portefeuille de belles lithographies en bichromie « Les bains de mer de La Teste ou Bassin d’Arcachon », des pins de la forêt usagère de La Teste, des cabanes de résiniers, de la découverte de la lande, de ces dessins presque ethnologiques aussi qui anticipent de trente ans les photographies de Félix Arnaudin.

C’est aussi l’époque (1850) où Léo Drouyn grave sur acier douze vues « pittoresques » destinées à la fabrique de porcelaine Vieillard. C’est enfin le temps de ses plus beaux dessins à la mine de plomb, véritables petits tableaux, où il introduit un peu de gouache blanche et de couleur pour la veste d’un personnage, la robe d’un bœuf, la voile d’un bateau...

Jamais l’esprit de Barbizon n’a été aussi présent que dans cette décennie où Drouyn nous laisse un album dessiné dans la forêt de Fontainebleau (juin 1857).

Mais pendant qu’il donne libre cours à son tempérament artistique, Drouyn n’oublie en rien son amour des monuments et ses études archéologiques. C’est d’abord, en 1851, l’édition de la première grande œuvre dont il assure tout à la fois le texte et l’image, le bel Album de la Grande Sauve où son talent d’aquafortiste éclate en seize superbes planches, révélant un artiste arrivé à maturité. C’est vers la fin de la décennie deux nouveaux ouvrages, Les croix de processions, de cimetières et de carrefours (1857), puis le Guide du voyageur à Saint-Emilion (1859) dont il est lui-même l’éditeur, comme il l’avait été pour le Choix des Types ou l’Album de la Grande Sauve.

Depuis 1847, il a pris l’habitude, lors de chaque visite de monuments, de prendre des notes archéologiques conséquentes sur les petites pages de ses carnets ; il dessine également, sur des albums destinés à cet usage, des vues générales et des détails de tous ces lieux visités ; il recopie le soir, dans les châteaux où il est hébergé, les archives de ses hôtes. Peu à peu, il se constitue une véritable « banque d’images » ainsi qu’une « base de données » archivistique dont le croisement lui assurera non seulement une masse et une qualité d’informations sans équivalent à son époque, mais, en s’appuyant sur cette base documentaire, une justesse et une pertinence d’approche qui expliquent pour beaucoup que l’œuvre de Drouyn a si peu « vieilli ».

Cette décennie est aussi celle d’incessantes « promenades » faites aussi bien à pied et à cheval qu’en voiture ou en bateau, dans toute la Gironde, pour recueillir une matière qui sera sans nul doute celle d’un futur grand ouvrage... « Ah ! quelles jambes j’avais alors... les courses que j’ai fait pour décrire et dessiner les monuments est incalculable », soupirera-t-il plus tard en évoquant ce « Léo semper paratus » (littéralement : « toujours prêt ») que moquaient gentiment, par ce surnom latinisant, ses amis, les frères de Verneilh.

Les albums de dessins montrent également une décennie pleine de voyages vers d’autres régions de France dont il dessine les monuments – l’Agenais, le Périgord ou le Limousin bien sûr, mais aussi l’Aveyron, le Languedoc, la vallée du Rhône, le Massif central, la vallée de la Loire sans oublier la Lorraine de ses ancêtres...

À l’instar de la première mission héliographique qui photographie les monuments français en 1851, Drouyn, à la même époque et dans une démarche similaire, va léguer une véritable « mémoire du patrimoine » avant restauration.
Son grand livre, La Guienne militaire, est le produit de près de dix années de préparation, de dessins, d’études d’archives, de notes historiques et archéologiques accumulées peu à peu. Il est le résultat d’une formation de chartiste acquise tout à la fois sur le tas et au contact d’un cousin bienveillant, Jules Delpit, le fondateur et animateur des "Archives historiques de la Gironde". Dans La Guienne militaire, et c'est ce qui fait son originalité et sa modernité, Léo Drouyn va croiser les archives de papier et les archives de pierre, pour atteindre la compréhension la plus riche possible du monument ou du site qu'il étudie.
Pour composer son maître ouvrage, en dehors des archives des fonds publics et de la bibliographie qu’il pouvait consulter dans sa bibliothèque ou dans celle de Jules Delpit, Drouyn travailla avec trois « bases de données » personnelles peu à peu accumulées : ses volumes de Notes archéologiques ; les volumes de Notes historiques (il y en aura quarante !) qui portent les retranscriptions de lecture des ouvrages historiques et des actes consultés appelés à servir de base à ses écrits historiques ; les dessins, feuilles isolées regroupées dans des cartons, ou, à partir de 1855, les albums emportés lors des sorties sur le terrain, qui fournirent la matière des cent cinquante planches à l’eau-forte illustrant l’ouvrage, ainsi que la matière de la plupart des gravures, réalisées sur bois ou par morsure sur zinc, qui accompagnent le texte ; plus de 1500 dessins réalisés, dit Drouyn en 1860, rien que sur les forteresses médiévales.

Recherche des documents, rédaction des textes, dessins d’après nature – le plus souvent à la chambre claire –, gravure des plaques, transport de celles-ci à Paris, travail avec les imprimeurs de taille-douce de la capitale, Gilquin et Dupain, avec Gounouilhou, l’imprimeur bordelais du texte, avec les graveurs sur bois puis sur zinc, travail avec les relieurs, réalisation de la maquette, surveillance des travaux d’ateliers, placement de la souscription, publicité à donner dans la presse, livraison mensuelle aux souscripteurs, approvisionnement des libraires... Travail presque surhumain pour un seul homme, pourtant mené victorieusement à terme. « La vie que je mène est une vie de galérien. De 7 heures du matin à 6 heures du soir, gravure, dessin, leçons ; de 7 heures du soir à 11 heures, écrivasserie, lecture, recherches dans les vieux, dans les nouveaux bouquins et dans les parchemins. Le jeudi et dimanche, études sur nature, repos jamais », écrit-il à son ami Maxime Lalanne le 26 février 1863.

Quant à l’ouvrage lui-même, il fut salué unanimement par tous les contemporains comme « une œuvre remarquable, et dans son ensemble et dans ses détails... une œuvre dont la rareté et le prix augmenteront toujours » – pronostic d’ailleurs parfaitement vérifié !

A partir de 1865, viennent désormais la reconnaissance officielle et les honneurs aussi. En 1862, le Préfet de la Gironde nomme Léo Drouyn membre titulaire de cette Commission départementale des Monuments historiques qu’il avait tant critiquée dans la décennie précédente. En 1867, il devient secrétaire de la section de la Commission ayant à s’occuper des Monuments historiques et des documents anciens. Au mois de décembre 1865, il est nommé inspecteur des Archives communales du département de la Gironde ; en janvier 1866, inspecteur de la Commission de la topographie des Gaules. Il peut alors démissionner du poste de professeur de dessin au lycée impérial de Bordeaux qu’il occupait depuis 1858. Drouyn semble avoir l’estime de Victor Duruy, l’un des plus remarquables ministres de l’Empire. Celui-ci le nomme membre correspondant du ministère de l’Instruction Publique pour les Travaux Historiques et Archéologiques en 1868. L’année suivante, en 1869, Drouyn préside la Société des Archives Historiques de la Gironde, puis en 1872 l’Académie de Bordeaux. Enfin, honneur suprême, il obtient la Légion d’honneur au mois d’août 1870, décoration qui avait été demandée pour lui par ses amis dès 1864.

Cette notoriété, ces responsabilités nouvelles au sein de la Commission des Monuments historiques où il trouve l’appui de son ami le marquis de Castelnau d’Essenault, n’assurent pourtant pas à Drouyn et aux « archéologues conservateurs » la victoire dans les combats qui se livrent alors autour des grands monuments bordelais.

Bernard Larrieu