Enfance et apprentissage

Léo Drouyn est né à Izon en 1816. Son père, François-Joseph Drouyn, appartenait à une famille de petite et nouvelle noblesse parlementaire lorraine, meurtrie par la Révolution.
Orphelin très jeune de ce père qui ne lui laissa pas beaucoup de fortune, Léo Drouyn, aîné de trois enfants, fut admis en 1826 en demi-pension au collège royal de Nancy, comme élève du gouvernement, grâce à l’entregent de son grand-oncle et parrain, François-Joseph Colin, proche de la cour. Il lui dut son éducation, une part de sa fortune et lui en garda toujours la plus vive reconnaissance.

Ce départ pour Nancy fut cependant pour le jeune garçon un véritable arrachement, « obligé à l’âge de 11 ans de quitter la campagne du Gay pour aller s’enfermer dans un collège à 200 lieues de la famille de sa mère et des lieux où il avait passé son enfance », écrira-t-il plus tard. Comme chez d’autres artistes – on pense à Redon – cette enfance campagnarde et insouciante à Izon, dans la presqu’île de l’Entre-deux-Mers, marqua Drouyn à jamais : « C’est là, écrit-il, que j’ai vécu, sans souci du présent, sans préoccupation de l’avenir jusqu’à l’âge de onze ans, courant, nu-pieds et tête nue, à travers les champs, les vignes et les bois, plus occupé à dénicher les oiseaux, à m’amuser ou à me battre avec les paysans de mon âge, lancer des cailloux aux poules et aux chiens des voisins, à regarder quelquefois, des heures entières, passer les nuages, verdir les arbres et bleuir les lointains qu’à apprendre à lire chez le magister du village. »
Au collège de Nancy, cependant, il apprit le dessin, et y montra des dispositions certaines. C’est également en Lorraine, dans la bibliothèque d’un ami de son oncle, qu’il acquit sa culture artistique. « Ce dernier, dit-il, avait une belle collection de tableaux et une bibliothèque bien fournie de livres ornés de gravures. Le collégien s’y oubliait des journées entières. »

Après le baccalauréat qu’il obtint en 1835, Léo Drouyn revint à Bordeaux. C’était alors, comme le montre son autoportrait (1839), un jeune homme tout de feu, de mentalité aristocratique, influencé par l’école romantique, sans doute déjà très ancré, dans les pas de Chateaubriand ou d’Hugo, dans une tradition nobiliaire et une fidélité légitimiste à laquelle il fut attaché toute sa vie.

Sa famille voulut assurer sa situation en le plaçant chez un négociant en vins du Libournais. Cette voie un peu médiocre lui déplut – « le commerce lui était antipathique » dira-t-il plus tard – et il décida, contre l’avis familial, de se consacrer aux Beaux-arts en entrant dans l’atelier bordelais de Jean-Paul Alaux, artiste que l’on peut rattacher au (très modéré) courant romantique bordelais. Dans ce siècle où l’argent devient roi et assure déjà le triomphe de la bourgeoisie, l’activité artistique est pour Léo Drouyn, comme cela avait été un peu le cas pour Gustave de Galard, une manière de vivre plus « noblement », tout en restant fidèle à ses goûts et à ses passions.

De cette époque d’apprentissage bordelais (1836-1839) datent ses premiers dessins de monuments et de paysages, Saint-Emilion, le pays de Cadillac où a des attaches celle qu’il va épouser en 1838 et qui sera la compagne de toute une vie, Maria Montalier. Comme tout jeune artiste de cette époque romantique, Léo Drouyn s’initie à la lithographie. Le catalogue de ses œuvres s’ouvre par une lithographie à la plume de 1836 représentant la croix de cimetière de Saint-Sulpice d’Izon, le village de son enfance.

Comme aussi beaucoup d’artistes provinciaux, Drouyn désira rapidement perfectionner son art à Paris, considérant perdre son temps dans les ateliers locaux. Dans la capitale, il fréquenta successivement, entre 1839 et 1842, les ateliers parisiens de Quinsac Monvoisin, un artiste ayant des attaches avec la région de Izon, puis celui d’un peintre d’histoire et de portrait alors célèbre, Paul Delaroche ; cet enseignement ne correspondant pas à ses goûts profonds, il le quitta pour l’atelier de Jules Coignet, paysagiste proche, lui, de la nouvelle école, qui emmenait ses élèves travailler d’après nature en forêt de Fontainebleau. C’est enfin dans un quatrième atelier parisien, celui de Louis Marvy, que Léo Drouyn apprit la technique qui allait faire sa renommée, celle de l’eau-forte. Louis Marvy était également très lié à l’école de Barbizon, notamment avec Charles Jacque. C’est sans doute par son intermédiaire et celui de Coignet que notre artiste rencontra cette école artistique porteuse alors de nouveauté (la nature, la lumière, le « plein-airisme ») et dont l’esprit ne cessa d’accompagner Drouyn tout au long de sa vie.

Cet épisode parisien fut certes limité dans le temps ; marié en 1838, père en 1839 d’un petit garçon, Léon – qui deviendra un architecte apprécié –, Léo Drouyn n’a rien d’un rapin et n’a jamais abandonné son milieu d’origine pour une quelconque bohème parisienne. Artistiquement, techniquement, c’est à Paris cependant que se sont faites, en ce qui le concerne, les rencontres et les mutations décisives.

En 1842, à vingt-six ans, Léo Drouyn est définitivement revenu à Bordeaux. Il a fait le choix de la province, en une époque où le régionalisme la mettait à la mode. La décentralisation artistique et intellectuelle était à l’ordre du jour. Il en sera l’un des champions.

Bernard Larrieu